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dimanche 10 janvier 2016

New-York 2 ou 8 millions de rats ?

(Article initialement publié en 2014)


Jonathan Auerbach, a réussi un coup de maître en générant un buzz planétaire aussi creux qu’une Start-up des débuts du Web.
Il était analyste financier du conseil municipal de New York et du service d'information du marché du travail à la City University. Pour cet article, il se présente comme étudiant doctorant du Département des Statistiques à l'Université de Columbia.

 
Ce statisticien qui ne connaît rien, mais alors rien du tout, à l’éthologie des rats d’égout, prétend avoir établi scientifiquement que New-York ne compterait pas 8 millions de rats, soit un par habitant comme l’affirme une légende urbaine, mais seulement 2 millions, soit 0,25 rat par habitant…

Son étude a été publiée dans le n° d’octobre 2014 de la revue Signifiance, éditée par The Royal Statistical Society, en ligne à l’adresse http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1740-9713.2014.00764.x/pdf .

Passons rapidement sur sa mauvaise introduction digne d’un élève très moyen de seconde, pour nous attarder sur sa méthode de calcul. Elle est basée sur la technique de la « capture - recapture à 2 échantillons », bien connue des biologistes. Il s’agit de marquer des animaux capturés, puis de les relâcher au milieu des non marqués. Lors d’une seconde capture, la proportion d’animaux marqués permet de déduire la population totale ; sur ce modèle : 100 animaux marqués qui se mélangent aux autres, puis une capture où l’on trouve 1% d’animaux marqués. Il est déduit qu’il existe 10.000 animaux, puisque 100 est 1% de 10.000.

Son idée initiale consistait à littéralement marquer des milliers de rats puis à les relâcher en ville pour qu’ils se mélangent aux colonies en place. Le ridicule de cette idée est peut-être apparu aux responsables de l’hygiène de New-York, qui ont refusé cette proposition. De toute façon, les rats relâchés n’auraient survécu que quelques heures, car les colonies installées auraient été loin de les accueillir à bras ouverts. Mais bon, il fallait avoir lu autre chose que Wikipedia ou Dinausoria pour savoir comment se comportent socialement les rats dans ce genre de situation…

Cela n’a pas découragé notre jeune doctorant, qui décide d’appliquer cette méthode aux « parcelles » (secteurs de quartiers) dont est constitué New-York, en se basant sur les statistiques d’appel du 312, le n° d’appel du Département de Santé et d’Hygiène Mentale de la ville, mis en place en début d’année, le fameux « Rat Information Portail » :
 

Il écrit : « Si nous nous adaptons à l’estimation de deux échantillons de capture-recapture, en rapprochant le nombre de parcelles de la ville infestées par des rats, on peut alors multiplier le nombre total de parcelles non infestées par le nombre moyen de parcelles infestées et en déduire la population totale de rats. Bien sûr, cette méthode ne tient pas compte de rats vivant en dessous du sol ou dans le sous-sol - car il est un mythe que de grandes populations de rats vivent dans le métro et les égouts de New York, affirme le Département de Santé et d’Hygiène Mentale. »

C’est nous qui soulignons ces deux dernières énormités. Ainsi donc, ce jeune statisticien base son estimation sur une impasse monstrueuse et un mensonge : tous les dératiseurs et services hygiène savent que les égouts et tous les corps creux sous-terrain urbains sont des réservoirs de rats. Plus loin dans son article, en explication d’illustrations, il enfoncera le clou en écartant de ses statistiques les espaces verts (dont tous les citadins savent qu’ils sont dépourvus de rats, bien sûr…).

Pour simuler, donc, la capture-recapture en 2 échantillons, notre brillant jeune homme considère :
-          - Des « parcelles » (morceaux de quartiers), distinguant celles qui sont infestées de rats et celles qui ne le sont pas ;
-          - 2 périodes de signalements téléphoniques, espacées de 6 mois (période « tampon) ;
-          - Que les appels de la première période ont tous été traités par le NYCH&MH, et donc que les rats signalés ont été éliminés ;
-          - Qu’en conséquence, un nouvel appel sur un lot déjà signalé est considéré comme indépendant du premier appel (il est donc supposé que de nouveaux rats se sont installés) ;
-          - Qu’une colonie de rats est constituée de 50 individus et ne partage pas son territoire avec une autre colonie (quand on pense qu’il songeait, dans un premier temps, mélanger des rats au hasard…) ;
-          - Que cette estimation de 50 rats/ bloc signalé est volontairement gonflée afin d’être « confiant » dans le chiffre final obtenu.

Les données du 312 indiquent que 40.500 parcelles ne sont pas infestées de rats, soit 4,75% de toutes les parcelles de New-York.

Et notre jeune homme de conclure : « Cela donne à penser que New York compte à peu près 2 million de rats (150 ± 000). Ce qui est bien loin de la légende urbaine des 8 millions de rats. En fait, chaque parcelle devrait abriter sa propre colonie d'environ 180 rats pour qu’une population totale de 8 millions soit plausible. Par conséquent, notre méthode ne conforte pas l’hypothèse selon laquelle il y a 8 millions de rats à New York. »

Les timides réserves sur la fiabilité des signalements téléphoniques et la fausse modestie de la conclusion (« cette étude est au mieux à considérer comme une enquête susceptible d’être complétée par la découverte de nouveaux éléments, qui nous amèneront à affiner nos hypothèses »), n’ont pas empêché M. Auerbach de faire le matamore dans quelques interviews et à la conférence annuelle de la Royal Statistical Society of London à Sheffield, en septembre dernier, où il déclara « je lance un défi : " Voyons voir si quelqu'un peut faire mieux." »

Ce monsieur aurait été avisé d’assister à ma conférence sur ce même sujet (combien y-a-t-il de rats par habitant en ville ?) le 21 novembre dernier lors du salon Parasitec, où j’exposais une méthode de calcul fondamentalement différente de la sienne. Je vais donc m’appliquer à démontrer la vacuité de son estimation.

La principale faiblesse de sa méthode est l’utilisation des signalements téléphoniques de rats. Leur fiabilité est trop aléatoire pour être considérée comme une base sérieuse de travail. Autant estimer que les votes par téléphone qui désignent la nouvelle star ou le vainqueur de l’Eurovision sont pertinents et dignes de données scientifiques ! 

Quoiqu’encore les appels téléphoniques de ce type ne sont pas vraiment aléatoires (c’est A ou B, ou C), alors que les signalements téléphoniques de rats au 312 peuvent recouvrir plusieurs situations fort différentes, sans lien entre elles autre que les rats. Prenons des exemples :

-          Des rats vus en plein jour sur une parcelle ? Il y a soit une infestation très importante qui recouvre plusieurs parcelles contigües, soit des travaux qui ont délogé des colonies en place ; les dits travaux pouvant avoir lieu sur la parcelle en question mais aussi sur une autre plus éloignée ; A quelle parcelle « attribuer » les rats ? S’ils sont attribués à une parcelle déjà signalée, elle comptera dans les faits bien plus que 50 rats, mais nous verrons que ce n’est « statistiquement » pas le cas ;

-          Des rats vus la nuit ? Ils ne sortent de leurs terriers que pour manger et boire. Qu’ils soient aperçus sur une parcelle ne signifie pas qu’ils y résident. Les territoires occupés par les rats n’ont que faire des limites décidées par les hommes, et il ne faut pas oublier que bien des rats parcourent 30 à 50 m en ville pour se nourrir. A quelle parcelle appartiennent-ils alors ?
-          Des rats vus en plein jour après un fort épisode pluvieux ? Il s’agit de rats de second et dernier rang, délogés de leurs terriers inondés, qui sortent des égouts (où soi-disant il n’y a pas de grandes quantités de rats…) ; 

-          Des rats d’une même colonie peuvent très bien traverser une rue pour aller se nourrir dans des poubelles sur le trottoir d’en face tandis que d’autres resteront sur le trottoir de leurs terriers. A quelle parcelle les uns et les autres seront-ils « attribués » ?
D’un autre côté, il me semble avoir compris sur le site du 312, qu’un signalement téléphonique de rats est enregistré, qu’il ait été vu un rat comme 10. Pourtant, ce n’est pas du tout la même chose, n’importe quel dératiseur expérimenté le confirmera. Une faiblesse du système de la hotline qui n’arrange pas les bidons des statistiques…

Si l’on tient compte par ailleurs des citadins qui voient des rats mais ne les déclarent pas, voilà un beau patchak inutilisable pour des statistiques sérieuses. Comme le jeune statisticien le dit lui-même : « Il y a beaucoup de raisons de croire que des individus dans certaines parties de la ville sont plus susceptibles de déclarer un rat que dans d'autres parties de la ville. » Ecrivant par ailleurs qu’« il y a des dizaines de milliers de signalements au n° 311 chaque mois, pour des centaines de demandes d’interventions », il admet que bien des signalements ne sont pas des informations fiables et que tous n’ont pas été traités par les dératiseurs de la ville. Voilà qui plombe bien sa méthode de calcul avec période « tampon » (voir plus loin)…

Les signalements téléphoniques de rats sont donc davantage un outil statistique de l’humeur des citadins et de l’ambiance de leur quartier, qu’une base de données fiable pour décompter les rats de NYC, et constituent un premier artifice grossier !

Mais ce n’est pas tout : En l’absence de signalement, et par défaut, le distinguo parcelle infestée/ parcelle non infestée est appliqué par copié/collé à des parcelles présentant des similitudes ; il écrit : « Pour cette raison, beaucoup de parcelles non infestées de rats ne sont pas communiqués au 312 avec une probabilité égale à travers la ville et ses divers quartiers (quartier zones de tabulation, ou NTas). Ce qui remet en question la validité de l'hypothèse (a). Cependant, nous pouvons limiter notre étude à un quartier à la fois. Dans chaque quartier, il est raisonnable de penser que les observations rapportées seraient semblables dans des quartiers ayant des caractéristiques similaires. » 

Ce second artifice invalide son affirmation : « Notre enquête est soigneusement conçue de telle sorte que ces hypothèses sont raisonnables »…

Et pour coller à la technique du double échantillonnage en capture-recapture, il adopte un troisième artifice : « Les périodes d'échantillonnage ont été choisies de manière à ce que les présences de rats dans la première période de l'échantillon soient sans rapport avec des présences de rats dans la deuxième période. Chaque signalement de rat entre Janvier et Juillet 2010 (période d'échantillonnage 1) a été traité en Janvier 2011 (début de la période de l'échantillon 2) ». Ce qui est faux : nous avons vu qu’il se contredit sur ce point.
C’est accorder une compétence digne de Superman, donc impossible, au Département hygiène de New-York, que de considérer qu’il élimine systématiquement et durablement tous les rats signalés au téléphone, ne serait-ce que sur les parcelles où il est intervenu ! Il est en conséquence fort probable que des signalements de rats répétés sur une même parcelle, malgré les traitements « systématiques » du NYCH&MH, indiquent que des colonies de rats y sont bien installées, années après années. Il reconnait d’ailleurs plus loin dans son article : « Les signalements de rats de Brooklyn sont plus susceptibles de se produire dans les mêmes parcelles ».

Pour « simuler » les limites de la capture-recapture d’animaux sauvages que représentent les naissances-décès et migrations entre les échantillonnages, M. Auerbach considère donc une période « tampon » de 6 mois, pendant lesquels il ne comptabilise pas les signalements téléphoniques dans son étude, arguant de campagnes de dératisation menées pendant cette période. La logique de ce raisonnement m’échappe totalement, mais bon, c’est un artifice essentiel du dispositif « auerbachien » !

Quid de ce choix arbitraire de 50 rats par colonie ? Une colonie de 3 générations compte une vingtaine de rats et là où les ressources trophiques sont importantes certaines peuvent compter une centaine d’individus. Je tiens à la disposition de M. Auerbach des photos de dizaines de terriers sur moins de 50m², soit bien plus de 50 individus présents, qui montrent que là où il y a des rats systématiquement signalés, en certains endroits il y en en a probablement bien plus que 50 ! Si l’on peut admettre que 50 est une moyenne, elle est très hasardeuse puisque les rats ne sont pas uniformément répartis en milieu urbain, et c’est le Département de Santé de NYC qui l’a dit lors de la psychose précédent l’ouragan Sandy ! Ajoutons à cela les parcelles avec rats bien présents mais non déclarés et il est dévoilé un autre artifice.

Et enfin, sur quels critères scientifiques, objectifs, considérer de facto que les parcelles n’ayant fait l’objet d’aucun signalement ne comportent aucun rat ? Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas, ou peu, qu’ils ne sont pas là ! La réalité est que si leur densité est faible, leur commensalité n’occasionne pas de nuisance, même visuelle, car ils sont naturellement craintifs et se cachent de leurs prédateurs et des hommes, bien qu’ils soient néanmoins présents ! Je mets ma main à couper qu’il y a des dizaines, voire des centaines, de rats qui vivent dans les parcelles dont les résidents n’appellent pas le 312. Pour notre jeune doctorant cet artifice « 0 appel = 0 rat » est une supercherie tellement grossière qu’elle a échappée à la sagacité du comité de rédaction de la revue qui a publié son article, aux juges de son doctorat à l’Université de Columbia et aux pontes de la Royal Statistical Society of London qui lui ont accordé un prix et l’ont invité à prononcer une conférence à Sheffield. Cela fait beaucoup de beau linge berné par cette tartuferie ! C’est affligeant…
Par ailleurs, il serait intéressant de recueillir l’avis de biologistes sur « l’adaptation » de la méthode du double échantillonnage en capture-recapture à des parcelles urbaines inertes identifiées par des coups de fil… L’autre principal artifice est bien là : faire croire qu’une transposition mathématique est pertinente. L’analyse de milliers coups de fil new-yorkais aléatoires et incertains vaut bien une capture-recapture d’antilopes en région subtropicale, c’est M. Auerbach qui nous le dit…

Car surtout, surtout, en restant bien au chaud derrière son ordinateur dans son bureau de NYC, notre brillant pourfendeur de légendes urbaines est resté dans son domaine de compétence, les statistiques, sans prendre la peine d’aller plus loin que les lieux communs du Web sur les rats, et n’est pas allé se rendre compte par lui-même des réalités de terrain, ni n’évoque des échanges avec les dératiseurs du Département de Santé. Son étude ne prend pas en considération les ressources trophiques qui conditionnent la population des rats, et a le bas qui blesse très sérieusement en matière d’éthologie murine : il peut y avoir des centaines de rats, voire des milliers, répartis en plusieurs colonies cohabitant paisiblement, sur certaines parcelles offrant nourriture et possibilités de nidifications abondantes (ressources trophiques).

Ceci étant, la principale caractéristique de rattus norvegicus, le rat d’égout, est son très gros appétit : Il consomme 10% de son poids par jour. En toute logique, seule une méthode de dénombrement par la consommation de nourriture préalablement pesée peut donner des éléments statistiques fiables pour évaluer une population de rats. C’est cette méthode qu’utilisent des formulateurs de raticides pour évaluer l’appétence de leurs produits. Cela n’a même pas effleuré les neurones bien rangés de notre doctorant d’élite !
Pourquoi donc cette étude farfelue et le buzz qui l’accompagne ? Les accointances de M. Auerbach avec l’administration de la ville de New-York sont publiques, et l’embarras dans lequel l’augmentation des appels à la hotline « rat » du 311 place le Département de Santé et d’Hygiène Mentale de NYC, cadrent le problème : une étude qui présente favorablement le travail des dératiseurs de New-York est bienvenue, même bâclée, biaisée et quasi-mensongère, mais adoubée par des universitaires ! Les réseaux politiques, journalistiques et sociaux font le reste…

De l’art de faire mousser un feu d’artifices...
Rappelons que la mousse est une émulsion d’air dans un liquide, donc du vent en bulles.
Pierre Falgayrac

Ps1 : Il y a dans mon livre « Des rats et des hommes », toujours disponible ici, un chapitre sur « les compétences des acteurs de la dératisation » qui est vraiment d’actualité avec le sujet de cet article.

PS2 : Et si cette « affaire » n’était qu’un gros canular destiné à débusquer les incompétences des uns et des autres, fussent-ils universitaires de haut-vol, ou détecter les véritables experts en dératisation ? Quoiqu’il en soit, je me positionne aussi dans cette « configuration ».

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